Fréquence des sécheresses en France — risque assurable ou choix politique ?
Chiffres & données28 mai 2026

Quand les assureurs disent « ce n'est plus assurable », ils font un choix politique

Thomas Bézy, chercheur au World Inequality Lab, pose une question que personne ne pose publiquement : l'assurabilité du risque RGA n'est pas une loi de la nature. C'est une décision collective. Et ce choix, si on le laisse aux seules forces du marché, produira les mêmes résultats que dans les États américains exposés aux catastrophes climatiques : retrait des assureurs, explosion des primes, non-assurance massive.

Sources : Thomas Bézy (World Inequality Lab) — Swiss Re — Insurance Europe — L'Argus de l'Assurance, mai 2026

L'assurabilité n'est pas une loi de la physique

Dans les discussions sur l'avenir du régime CatNat, un mot revient comme une fatalité : « assurabilité ». Un risque qui se répète trop souvent, dont le coût devient trop élevé, serait par définition « non assurable ». La conséquence logique semblerait donc inévitable : sortir le retrait-gonflement des argiles du régime.

Thomas Bézy, doctorant à la Paris School of Economics et chercheur au World Inequality Lab, conteste frontalement ce raisonnement : « L'assurabilité dépend de notre volonté collective de contribuer ou pas pour aider les victimes du RGA et du réchauffement climatique. Ce n'est pas une loi de la nature. »

Cette distinction est fondamentale. Derrière le vocabulaire technique de l'assurance se cache un choix de société. Est-on prêt à maintenir la solidarité nationale face à un risque climatique qui se normalise ? Ou va-t-on laisser le marché décider — avec les conséquences que cela implique pour les millions de propriétaires en zone argileuse ?

La définition de l'assurabilité : un principe que le climat est en train de tordre

L'assurance repose sur un principe simple : mutualiser un risque aléatoire entre un grand nombre d'assurés. Le caractère aléatoire est essentiel — un événement certain, par définition, ne peut pas être assuré à un prix raisonnable : la prime devrait égaler le coût du dommage.

Le retrait-gonflement des argiles est en train de perdre son caractère aléatoire. Les sécheresses de 2003, 2018, 2019, 2022, 2025 se sont succédé à un rythme qui remet en question la notion d'événement exceptionnel. Dans les zones argileuses du Sud, du Centre et du bassin parisien, la question n'est plus « est-ce que ça va arriver ? » mais « à quelle fréquence ? ».

Or le droit des assurances reconnaît qu'un risque connu et prévisible à la souscription peut légitimement être exclu ou tarifé à son coût réel. C'est l'argument que brandissent certains acteurs du secteur pour justifier une sortie progressive du RGA du régime CatNat. Thomas Bézy conteste cette logique en montrant qu'elle masque un choix politique — celui de ne pas financer collectivement l'adaptation climatique.

46 à 53 % des dommages climatiques en France ne sont pas assurés

La réalité du « protection gap » français illustre ce que produit un système qui laisse des pans entiers de risque sans couverture. Selon le réassureur Swiss Re, 46 % des dommages liés aux événements climatiques en France n'étaient pas assurés ces dernières années, soit environ 16 milliards d'euros restés à la charge des particuliers, des collectivités ou de l'État. Insurance Europe va plus loin, évoquant un déficit de protection de 53 % en France.

Le 'protection gap' : la part des dommages climatiques non assurés en France

Part des dommages liés aux événements climatiques qui reste à la charge des particuliers, collectivités ou État

Swiss Re

46 %

des dommages climatiques non assurés en France

≈ 16 milliards d'euros restés à la charge des assurés ces dernières années

Insurance Europe

53 %

déficit de protection en France

Malgré l'existence du régime CatNat — l'un des plus complets au monde

Ces chiffres ne recouvrent pas encore le RGA, peu étudié au niveau international jusqu'à présent. Le déficit réel pourrait être encore plus élevé.

Ces chiffres sont d'autant plus frappants que la France dispose du régime CatNat — l'un des systèmes de couverture des catastrophes naturelles les plus complets au monde. Avec un tel système en place, 46 à 53 % de dommages non assurés : sans ce système, les conséquences seraient dévastatrices.

Le précédent américain : ce qui arrive quand les assureurs se retirent

La mise en garde de Thomas Bézy sur les retraits d'assureurs observés dans certains États américains n'est pas un scénario hypothétique. C'est une réalité documentée.

Scénario marché

Sans intervention publique forte

  • Retrait progressif des assureurs privés des zones à risque élevé
  • Explosion des primes pour les propriétaires restants
  • Non-assurance massive dans les zones les plus exposées
  • Effondrement des valeurs immobilières en zone argileuse

Précédent : Californie, Floride — retrait d'assureurs majeurs dès 2023-2024

Scénario solidarité

Avec maintien et réforme du système public

  • Mutualisation du risque maintenue entre tous les assurés
  • Primes abordables même en zone exposée
  • Couverture universelle indépendante du niveau de risque local
  • Prévisibilité pour les propriétaires et le marché immobilier

Nécessite : réorientation vers la prévention + financement renforcé

En Californie et en Floride, face à l'explosion des sinistres liés aux incendies et aux ouragans, des assureurs majeurs comme State Farm, Allstate et Farmers ont annoncé en 2023-2024 leur retrait partiel ou total de ces marchés. Les propriétaires qui restaient sans couverture privée étaient contraints de se tourner vers des assureurs de dernier recours à des primes trois à cinq fois plus élevées — ou de rester sans assurance.

Le résultat : des marchés immobiliers qui se figent, des valeurs qui s'effondrent dans les zones les plus exposées, et des propriétaires — souvent les plus modestes, qui n'ont pas les moyens de déménager — pris au piège.

La prévention comme réponse à l'impasse de l'assurabilité

Si le débat sur l'assurabilité du RGA est politique, la réponse individuelle à ce débat est, elle, très concrète.

Qu'il soit résolu par un maintien et une réforme du régime CatNat, par une sortie progressive, ou par une solution hybride, le résultat pour les propriétaires qui n'auront pas agi sera le même : moins de couverture, plus de coûts à leur charge.

La CCR elle-même plaide pour une extension à la sécheresse du principe de « Build Back Better » — reconstruire de manière plus résiliente après un sinistre. C'est reconnaître que la prévention doit devenir centrale, non pas comme option mais comme condition.

Pour un propriétaire en zone argileuse, la fenêtre d'action préventive — celle où les fondations sont encore saines et où une solution de régulation hydrique du sol peut être installée pour 2 000 à 8 000 euros — est indépendante des décisions politiques sur le régime CatNat. Elle se referme avec le temps et les cycles de sécheresse, pas avec les décisions ministérielles.

Que l'État décide de maintenir, réformer ou réduire le régime CatNat, la seule protection qui ne dépend d'aucune décision politique, c'est une maison dont les fondations sont stables. La prévention, aujourd'hui encore abordable, est la seule réponse qui vaut indépendamment du scénario.

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